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Femmes rurales et surveillance communautaire des forêts : une expérience pleine de leçons

lundi 9 mai 2022

Un blogue invité de nos partenaires de ForestLink :

Dame leader communautaire et jeune observateur communautaire en pleine séance de collecte de données à l’aide des téléphones CAT S31 équipés de l’application « Collectaur » © ECODEV 2020
 

Dans les zones rurales, les femmes sont particulièrement dépendantes des ressources naturelles, et particulièrement forestières pour la survie de leur ménage. En effet c’est à elles de trouver du bois de feu, des plantes médicinales et d’autres produits ayant une valeur économique et/ou nutritionnelle. De ce fait, les femmes jouent un rôle clé dans la gestion des ressources forestières, qu'il s'agisse de produits forestiers ligneux ou non ligneux (feuilles, fruits, chenilles, etc.).

Les forêts fournissent un large éventail de produits et de matériaux essentiels à la vie humaine, et font partie intégrante de la vie de quelque 500 millions de personnes qui vivent à l'intérieur ou à proximité de celles-ci. Dans les zones rurales, les arbres fournissent du bois pour la cuisine, la construction des maisons, les meubles, les fruits, les noix, les épices, les résines, les huiles et une multitude de médicaments traditionnels. Ils contribuent à la conservation des sols, fournissent du fourrage pour le bétail, protègent les cultures et créent un microclimat localement favorable.

Malheureusement, avec l'exploitation forestière non réglementée ou mal réglementée, les communautés rurales riveraines des titres forestiers et dépendant des ressources forestières essentielles sont très souvent victimes de la marginalisation dans les mécanismes de gouvernance forestière. Leur rôle est souvent très limité, voire ignoré, lorsqu'il s'agit de la gestion formelle de ces ressources.

Grâce à la mise en œuvre du projet de surveillance en temps réel financé par l'OFDD, Rainforest Foundation UK (RFUK) et son partenaire local Ecosystems and Development (ECODEV) au Cameroun, ont contribué à améliorer efficacement la participation des communautés forestières en général et des femmes en particulier, à la surveillance des forêts, en vue de garantir leurs droits et leurs moyens de subsistance de manière durable. Cette participation a été effective grâce au déploiement du système ForestLink dans six communautés de l'arrondissement de Yoko, dans le département de Mbam et Kim, au centre du Cameroun (voir carte ci-dessous).
 
         Carte de localisation des villages du projet RTM dans l’arrondissement de Yoko
 

Approche d’implication des femmes dans la surveillance forestière

 

La mise en œuvre du projet RTM dans l’arrondissement de Yoko s’est faite suivant une approche essentiellement participative. À cet effet, le choix démocratique des leaders et observateurs communautaires a fortement été encouragé. Par ailleurs, des entretiens portant sur la prise en compte du genre ont permis aux communautés de reconnaitre le rôle capital des femmes dans la gestion des ressources forestières. La reconnaissance de ce rôle a été traduite par le choix de femmes comme leaders et observatrices communautaires. À cet effet, les femmes impliquées dans le suivi communautaire des forêts dans le cadre du projet RTM représentent 25% des personnes choisies. Plus concrètement, l’on a assisté au choix de 2 femmes parmi les 6 leaders et 4 femmes parmi les 18 observateurs prévus.

 

En fin 2021, l'installation officielle des comités paysans-forêt (CPF) par les autorités administratives locales, a formellement pris en compte la place des femmes en leur sein. A cet effet, on compte au total 14 femmes dans les 7 CPF installés à travers 12 villages et 6 hameaux du district de Yoko. L’implication des leaders, observatrices communautaires et membres des CPF dans la surveillance forestière a été précédée par des séances de formation aux techniques d’observation indépendante externe des forêts. Par la suite, les communautés ont été dotées d’équipements (Smartphones, plaques de recharge solaires, et des dispositifs de transmission des alertes par satellite).

 
 
Femmes et jeunes membres de CPF en pleine séance de transmission des alertes ForestLink © ECODEV, 2022
 

Résultats obtenus

Dans l’ensemble, après 18 mois effectifs de mise en œuvre du projet sur le terrain, la participation des femmes rurales a constitué une avancée notable. De simples spectatrices par le passé, elles sont devenues des actrices incontournables de la surveillance des forêts de leurs localités respectives. En effet, des 533 alertes issues des communautés du projet, le nombre d’alertes le plus élevé a été envoyés à partir des communautés ayant comme leaders des femmes. Il s’agit de Guervoum (328 alertes) et Metsing (76 alertes). Le cumul de ces chiffres représente en outre 76% des alertes envoyées. Pour ce qui est de 2022, la communauté de Guervoum à elle seule totalise déjà un pourcentage de 90% des alertes envoyées.

Les alertes ci-dessus ont déclenché 4 missions d’observations indépendantes externes ; soit trois dans la zone de Guervoum et un à Metsing. Ces missions qui ont été financées par FODER dans le cadre du projet voix des citoyens pour le changement (CV4C), et la RFUK dans le cadre du projet RTM ont abouties après transmission des rapports au MINFOF, à la sanction des contrevenants ; notamment le concessionnaire de l’unité forestière d’aménagement 08006. 

L’implication des femmes observée dans les communautés est le résultat d’une activité de sensibilisation intense, caractérisée par plus d’une dizaine d’émissions radiophoniques (Mbam et Kim FM), des discussions communautaires et de proximité ; ainsi qu’une motivation personnelle des femmes sur la question de gestion durable des ressources forestières. 

La dame leader du village Metsing nous a confié qu’elle a participé elle-même à toutes les descentes en forêt avec son bébé au dos pour assister les observateurs à collecter les alertes qui ont été envoyées depuis son village et ceux environnants. 

Ce travail bien que satisfaisant à première vue nécessite encore cependant des efforts supplémentaires pour des changements durables dans le sens de la consolidation de la prise en compte des femmes aux initiatives communautaires de gestion des ressources naturelles dans l’ensemble.

Séance plénière de formation des membres des CPF à la surveillance forestière © ECODEV 2022

 

 

Leçons apprises

La dame leader du village Guervoum a déclaré : « en tant qu’épouses et mères ou simplement membres à part entière de nos communautés, nous sommes aussi appelées à subvenir aux besoins de nos foyers et de notre communauté, il importe alors que nous nous impliquions activement dans la gestion des forêts qui environnent notre village, car ce que nous y tirons nous permet de vivre ».

La grande leçon apprise dans la mise en œuvre du projet RTM, relative à l’implication des femmes dans la surveillance forestière démontre des effets positifs sur de nombreux problèmes de gestion forestière, y compris la durabilité des ressources, la régénération des forêts et la gestion des conflits.

Quelques femmes, membres de CPF © ECODEV 2022

En effet, La bonne intégration des femmes dans la surveillance forestière, à travers le déploiement du système ForestLink a permis d’atteindre les résultats éloquents. L’institutionnalisation de cette implication au niveau local à travers les CPF, pourra aboutir à des avancées considérables, moment où les actions devraient être étalées dans le temps ? Cependant, l’apport des incitations communautaires gérées par les femmes pourrait renforcer substantiellement cette intégration dans le secteur forestier. Ce qui favoriserait à la longue, la réalisation d’objectifs sociaux et économiques plus vastes, y compris les objectifs de développement durable au niveau local. Elle peut aussi améliorer à un plus haut point la gestion durable des ressources forestières, le bien-être général et la protection sociale des familles, et contribuer à la création d’environnements sains du point de vue alimentaire.

 

Défis à relever

L’implication des femmes de la localité de Yoko aux instances de décision reste toutefois un défi à relever. En effet, les acquis culturels et les préjugés sociétaux relèguent encore les femmes au second rang. Cette relégation s’observe par le fait que les femmes sont défavorisées par des droits de propriété non reconnu et l’accès non sécurisés aux ressources forestières et foncières. Cela du fait de la discrimination et les préjugés masculins dans la fourniture de services et le partage des bénéfices issus de l’exploitation forestière. Mais aussi par l’exclusion de la formulation de politiques et la prise de décisions au niveau du ménage et de la communauté. Les femmes n’obtiennent qu’une fraction des bénéfices et participent à la prise de décisions que lorsque les ressources forestières et arborescentes sont déjà dégradées.

 

Dans la plupart des bureaux des entités juridiques en charge de la gestion des forêts communautaires de la localité (GIC et association), il a été observé que le poste constamment assigné aux femmes est celui de trésorière. Leur rôle sur le plan statutaire est réduit uniquement à celui de gardienne des fonds, avec aucune voix consultative dans leur gestion. 

Le potentiel de faire participer les femmes à la chaîne des valeurs est énorme. Pour ce faire, des mesures devraient être prises pour garantir leur autonomisation. Cela permettra d’augmenter leur participation aux initiatives communautaires de développement et de gestion de ressources forestières, en les encourageant à s’unir ou à former et renforcer les associations et groupements villageois afin de mieux veiller au respect des obligations des exploitants forestiers en activité dans leurs localités. Cette participation aux actions collectives permettra aux femmes de gagner en puissance dans la chaîne des valeurs. Les avantages qui en découlent seraient nombreux, comme, par exemple : un pouvoir de négociation plus fort ; un approvisionnement durable des produits ; à des ressources extérieures comme la vulgarisation et l’aide au développement rural.

 

Conclusion et perspectives

L’implication des femmes rurales de l’arrondissement de Yoko dans la surveillance forestière a été effectuée au cours de la mise en œuvre du projet RTM par ECODEV et ses partenaires FODER et RFUK. Cette implication a été précédée et encadrée par des réunions de sensibilisation et de discussion sur la prise en compte des femmes aux initiatives de gestion des ressources forestières. En termes de résultats : entre 2020 et 2021 des 533 alertes envoyées par les 06 communautés du projet, 76% d’entre elles sont issues des communautés ayant des femmes comme leaders communautaire. En 2022, 90% des 150 alertes enregistrées sont issues de la communauté de Guervoum où la femme membre du CPF est active. Ces résultats sont en grande partie tributaire de l’engagement de ces femmes à participer activement à la gestion durable des ressources forestières dont elles dépendent par ailleurs pour leur survie et celle de leurs ménages. De manière générale, l’implication des femmes dans les initiatives de gestion des ressources forestières se heurte encore à des défis liés à l’héritage culturel et aux préjugés sociétaux observés dans la localité. Cependant, des mentalités sont réceptives aux changements ; au regard du rôle de la femme aussi bien dans le ménage, la communauté et la société que dans la gestion des ressources forestières. Pour adresser ces défis, RFUK et son partenaire local ECODEV entendent :

  • Intensifier les activités de sensibilisation au niveau des média (Radio Mbam et Kim 93.3 FM) et dans les communautés, afin de favoriser l’intégration des femmes aux instances communautaires de décision tels que les comités riverains de gestion de la redevance Forestière Annuelle (RFA) ;
  • Faciliter la mise en place d’une association représentative des femmes de Yoko, ou à défaut renforcer les capacités des groupements de femmes déjà existants dans la localité ;
  • Accompagner la mise en place des activités génératrices de revenus (AGR) à l’instar de l’apiculture ;
  • Favoriser l’atomisation économique des femmes à travers l’accompagnement à la récolte, au développement des chaînes de valeurs et à la commercialisation des produits forestiers non-ligneux (PFNL) tels que le Ndjansang (Ricinodendron heudelotii) la mangue sauvage (Irvingia gabonensis) le quatre côtés (Tetraptera tétrapleura), le Kimba (Xylopia aethiopica), les noisettes (Coula edulis) la cola (Cola acuminata), etc. ;
  • Encourager l’adoption des techniques artisanales d’amélioration de la productivité agricole, à l’instar de celle du biochar, ainsi que l’introduction de plants forestiers à usages multiples dans les parcelles agricoles ;
  • Encourager la mise en place des associations de femmes villageoises d’épargne et de crédit (AVEC).

La mise en place de ces initiatives se fera progressivement, à l’aide des projets mis en œuvre dans la localité.


Cet article a été élaboré dans le cadre du Projet intégrer le suivi communautaire en temps réel pour soutenir les moyens de subsistance et les forêts en Afrique Centrale et de l’Ouest (RTM), qui est mis en œuvre au Cameroun en collaboration avec FODER et Rainforest Foundation UK (RFUK) ; avec l'appui financier de Foreign, Commonwealth and Development Office (FCDO)

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